Jacques BEAUVOIR, 60 ans de musique

   


Je suis né le 20 novembre 1931. Mon père s’appelait Gaston Beauvoir, il était né en 1905, ma mère, Marie Girard, était née en 1907. Mon père était de Chabreloche (le Sabot) et ma mère du Pont-de-Celles. Mon père a été dans la coutellerie toute sa vie, polisseur, ouvrier à domicile. Il avait travaillé 18 ans chez Gardette-Cros, puis s’était mis à son compte après la guerre en 1945. J’ai commencé à travailler avec lui en 1945, à 14 ans, après le Certificat d’Etudes. Comme mon père faisait ça et qu’il y avait de travail, je n’ai pas cherché à faire autre chose. Il y avait du travail par-dessus la tête, pas un jour de chômage. On nous surnommait « Pompon » : ça vient de quand mon père travaillait chez Gardette-Cros, c’était le plus petit de l’usine, une dame lui a dit : « tu seras le pompon ! ». Comme patrons on avait : Gardette-Cros, Maxime Girard de Chantelauze, Jean Bargoin de Thiers et son fils Bernard Bargoin, la maison Pitelet qui a été rachetée par Arthaud-Chosson de Viscomtat. On a travaillé aussi pour Joseph Bostbarge. Notre spécialité c’était le poli-glace, la lame-orfèvre. On a même travaillé pour Dior (par Arthaud-Chosson). On gagnait notre vie, mais il fallait travailler : du lundi au samedi, de 7h du matin à 6h et demie le soir. Le samedi, on arrêtait à 4 heures, après, il y avait la musique à 5 heures.

Mon père jouait de l’alto, c’est lui qui m’a donné le goût. C’est le père Monaco (celui du cinéma) qui m’a appris la musique. Il venait le vendredi soir donner des cours de solfège et de musique. Il avait monté un orchestre de filles qui s’appelait « la Gerbe Musicale », avec Paulette Chambriard (violon), Jeanine Dulac (violon), Ginette Sauzedde (banjo), madame Morel (Banjo), Vévé Piron (violon). Jacques Monaco était italien, il était venu en France pendant la guerre de 14. Il parlait français avec un accent. Il était sévère, bon musicien, il composait et jouait du violon. Il a composé une marche funèbre qu’on a jouée pour son enterrement en 1948, c’était magnifique.
Je joue depuis 1945. J’ai appris l’instrument en même temps que le solfège, d’abord le buggle, puis un baryton. Quand Monaco est mort, on a eu Bazeille, il avait été sous-chef du « 92 ». Il m’a dit de jouer du trombone à coulisse. Il m’a fait voir et j’ai joué. A cette époque, on était 10-15, en 1954 on n’était que 4 ou 5 aux répétitions, maintenant c’est reparti, on est une bonne trentaine.
Comme répertoire, on jouait de tout, des morceaux classiques arrangés pour les concerts à l’église, le répertoire des cérémonies, des défilés officiels : le 11 novembre, le 8 mai, et pour la Saint-Jean. On se déplaçait aussi : à Arconsat, à Chausseterre. En 1956 on s’était associé avec Noirétable. La musique m’a permis de rencontrer toute sorte de gens : des commerçants, des fonctionnaires, des artisans. Il y avait 1 flûte, 5 ou 6 clarinettes, 3 saxos ténor, 4 saxos alto, 5 trompettes, 2 trombones à coulisse, 1 hélicon, 3 basses, 3 percussions. C’est le chef qui proposait le répertoire et on se mettait tous d’accord. J’ai « passé » 5 chefs :
Monaco, Bazeille, Jean Verdier (Noirétable), Marcel Bardet, Jean-Claude Fouenard, Patrick Colombier, Laetitia Bruyère, actuellement : c’est la première fois que c’est une femme qui dirige, c’est une bonne musicienne. Maintenant, il y a autant de femmes que d’hommes à la musique. Dans la région thiernoise il y a eu d’autres formations : la Lyre amicale de La Monnerie, la Philarmonique de Thiers, l’Echo du Montoncel. La différence entre la fanfare et l’harmonie : dans l’harmonie, il y a des clarinettes, pas dans la fanfare, et ce n’est pas le même répertoire.
On a fait des concours : en 1977 ou 1978, avec notre chef Marcel Bardet, à Sainte-Radegonde, à côté de Royan, on a remporté le 1er prix de notre catégorie. On avait joué un morceau de Armand Tournel, le chef de musique des Enfants de Troupe de Billom : « Aubade provençale ».
On a trois tenues : celles des concerts officiels et des défilés, et deux costumes de « banda » : une noir et jaune et une rouge et blanc. On a les deux noms : « La Lyre Amicale », le nom d’origine, et la « Banda », qui nous a été donné par Patrick Colombier, parce qu’il nous a introduits dans ce répertoire de morceaux basques. La Lyre Amicale a été créée en 1933 par Alfred Chevalier, le marchand de vin, le père de Jeannot.
Dans les années 60, il y avait aussi un orchestre de bal : l’orchestre « Pons », avec monsieur Pons au violon, Bébert Garret à l’accordéon, Jeannot Noalhat (accordéon), Marcel Bournel à la batterie et moi au trombone à coulisse. On faisait les bals du coin. Monsieur Pons avant la guerre avait un orchestre de 17 musiciens, il était de Troyes. Quand il était prisonnier en Allemagne pendant la guerre, il avait monté un orchestre de prisonniers : ils ont joué la Marseillaise, tous les Allemands se sont mis au garde-à-vous.

Interview par Marc Prival et Mireille Carton
le 11 juin 2010 à Chabreloche

 

Ernest Brugièregarde : monteur de couteaux aux Phants

       

Je suis né aux Phants, le 9 octobre 1929. Mon père était coutelier, il s’appelait Jules -Guillaume, il avait été meunier (au bord de la Jalonne). Son père aussi. Le père de ma mère était coutelier : il s’appelait Guillaume Verdier, on appelait la maison de mon grand-père : « chez Guillaume ». Ma mère s’appelait Anna Verdier.

Mon père faisait des couteaux de table ; comme son beau-père faisait des couteaux fermants, il a fait pareil. Ils amenaient les couteaux à Thiers avec un âne. Il travaillait pour Issard (la Monnerie), Gimel-Bargeon (Thiers). Chez Gimel et Issard, c’ était de très beaux couteaux. Moi aussi j’ai travaillé pour eux, et pour Cartailler-Deluc et, Begon-Chevalérias. J’ai eu aussi comme patrons Ducher à la Monnerie et David à Saint-Rémy.

Je faisais du couteau « suisse », du couteau « navette », plusieurs modèles, de 1 à 11 pièces. Un employé amenait les fournitures et venait chercher les couteaux. Après l’âne, c’était avec une voiture. Le commissionnaire était Faye, d’Arconsat. Il faisait les Cros, la Piaux, les Hommades, les Phants, Choux … Il descendait le jeudi, il amenait 2 ou 3 personnes qui allaient voir le patron. Après Faye, on allait chez Chazeau. Il faisait café, marchand de poissons, transport. Après, ce sont les patrons qui sont venus apporter la marchandise et chercher les couteaux.

Je faisais le perçage avec le bâton d’arcelet, puis la perceuse. Comme machine, j’avais une calibreuse pour les manches, mais on finissait à la main. Pour les cornes de cerf, on les faisait bouillir dans l’eau, puis on les tenait dans un appareil pour les planer à la râpe, ou à l’ « iquouéno » , plus tard à la toupie. On achetait ce matériel chez Boudal. J’avais un établi, un étau, une lime. Pour clouer, une enclume et un marteau. On travaillait à 3 : mon père, mon frère Paul (né en 1927) et moi. Paul a fait aussi le coutelier toute sa vie.

Pour Begon-Chevalérias, j’ai fait du couteau de chasse et du poignard. Avec Gimel, c’était dur pour faire le prix, il fallait marchander, il était dur en affaires, mais après c’était bon. Quand on quittait le patron, on avait une prime de départ. Moi, j’ai arrêté à 60 ans, en 1989. C’était facile de reconstituer ma carrière, tout était noté.
Je travaillais la corne, le cerf, la nacre, l’ivoire, l’écaille. Le bois, c’est moins beau, c’est meilleur marché. Une bonne partie de ces couteaux allait dans les vitrines, pour les collectionneurs ; le reste c’était pour les chasseurs.

Je faisais partie du syndicat des travailleurs à domicile. Le premier responsable était Descouzon, puis Robert Girard, des Sarraix. Ils ont fait ce qu’ils ont pu , mais les patrons nous ont quand même plumés. On se voyait souvent avec les autres couteliers, comme camarades, on jouait aux cartes, à la belote, après les réunions on faisait quelques repas. On ne comptait pas les heures, on travaillait le dimanche. Les loisirs, on n’en avait pas beaucoup. Mes parents avaient 2 vaches et faisaient des couteaux. Tous les petits paysans aux Phants étaient aussi des artisans. Tout le monde faisait des couteaux, du montage. Quand je rentrais de l’école, je gardais les cochons. Après mon mariage j’ai aidé mon beau-père pour sa ferme. Je suis parti en vacances après la retraite. J’allais à la pêche ou aux champignons avant le boulot (entre 5h et 8h).
Le savoir-faire est venu de famille. Mon grand-père était très bon : il savait faire une porte, un meuble, un cercueil. Il ne savait pas écrire, mais compter pour les couteaux. Le village des Phants était réputé dans la région pour le montage.








 


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